Madonna insultée, Kristen Stewart boycottée: Les fans ont-ils pris le pouvoir sur les stars?


Mathieu Deflem
www.mathieudeflem.net

This is an electronic copy of an interview published in atlantico.fr, August 2, 2012. Available online from the publisher or for download in pdf format.

Also available in English translation.

Please cite as: Deflem, Mathieu. 2012. "Madonna insultée, Kristen Stewart boycottée: Les fans ont-ils pris le pouvoir sur les stars?" (Interview conducted by Ania Nussbaum). atlantico.fr, August 2, 2012. Available online.



Les fans de Madonna exigent le remboursement de leurs places de concert, ceux de l'héroïne de Twilight n'en finissent plus de critiquer ses mœurs légères.

Certains fans de Madonna demandent à être remboursés après avoir déboursé plus de 200€ pour le concert de seulement 45 minutes à l'Olympia. D'autres aficionados de Kristen Stewart menacent de boycotter ses prochains films parce que l’héroïne de Twilight a trompé son partenaire, Robert Pattinson. Est-ce à dire que les fans sont désormais capables de détruire la carrière d'un artiste?

Mathieu Deflem: La popularité des artistes et la célébrité sont toujours basées, dans une certaine mesure, sur la réception des fans et, plus généralement, du public.

La célébrité n’est pas le propre de l’artiste. Elle définit uniquement la relation qui unit l’artiste à son public. Précisément : on ne peut être simplement célèbre en soi, on l’est vis-à-vis d’un public.

Mais aujourd’hui, les célébrités sont célèbres simplement pour le fait d’être célèbres. On peut citer les stars de la téléréalité, ou des noms comme ceux de Kim Kardashian ou Paris Hilton. Celles-ci sont complètement dépendantes du public, car elles ne possèdent aucun attribut susceptible de les rendre célèbres. Elles vont et viennent… Mais les stars qui sont célèbres pour une raison substantielle, qu’elles soient musiciennes, qu’elles réalisent des films ou qu’elles écrivent des livres, dépendent non seulement du public, mais aussi de leur talent. Ainsi peuvent-elles contrôler, dans une certaine mesure, leur aura, par exemple en faisant en sorte de ne réaliser que des films ou de la musique de qualité.

Qu’ont changé Internet et les réseaux sociaux dans notre relation aux stars et aux célébrités ?
Ce qui a changé pour toutes les célébrités, c’est que le public a les moyens de participer plus facilement, d’exprimer ses inquiétudes ou son soutien. C’est principalement l’œuvre des nouvelles technologies de communication, via Twitter, Facebook, etc. Ainsi, le public joue un plus grand rôle dans la construction – et donc la destruction – d’une carrière.

Les stars qui sont en ligne donnent le sentiment que les interactions qu’elles ont avec leur public sont plus personnelles et directes. Mais cela n’est possible qu’en garantissant le fait que c’est bien l’artiste qui twitte et envoie des messages, et non un manager. Elles doivent ainsi occasionnellement répondre au message d’un fan ou Twitter au sujet de l’un d’entre eux.

Le but est d’entretenir l’idée que l’artiste se préoccupe de son public sur un plan émotionnel. Par exemple, en twittant un message à l’un de ses admirateurs, Lady Gaga donne à penser à de nombreux fans qu’ils ont la possibilité de créer un jour un lien personnel avec elle, bien que cela soit peu réaliste. C’est comme à la loterie : la probabilité est minime, mais l’important est qu’elle existe.

Les stars comme Kristen Stewart et Madonna ne sont-elles pas responsables de ces récriminations, du fait de leur présence sur les réseaux sociaux et des relations qu’elles y entretiennent avec leurs fans ?
C'est exact, comme je vous l'indiquais précédemment. Ce qui est intéressant, c’est que ce phénomène aura lieu dans tous les cas, que les stars utilisent ces technologies ou non. De toute façon, le public, lui, en fera usage. Il est donc préférable pour les célébrités de participer au dialogue sur Internet. Par exemple, Lady Gaga possède un accès exclusif sur ses comptes Facebook et Twitter, ce qui les rend très personnels et lui permet d’en contrôler le contenu.

Au contraire, les stars qui ne sont pas sur Twitter personnellement seront malgré tout dans les conversations, et donc sujettes aux rumeurs… Seule une poignée d’entre elles, qui cultivent un certain culte du mystère (comme par exemple Mylène Farmer), profitent réellement de leur absence de la toile. Mais je doute que cette volonté de mystère soit un trait commun à beaucoup de stars aujourd’hui.

Quelle est la différence entre un fan et un membre du public ?
C’est une bonne question, dans la mesure où la célébrité ne dépend pas simplement des fans, mais aussi des autres membres du public.

Le public est composé de fans, mais pas seulement : il y a aussi ceux qui s’intéressent aux stars et qui parlent d’elles parce qu’elles sont différentes.

La célébrité ne s’inscrit dans la durée que si elle repose sur un public large. Tout le monde parle de Lady Gaga, pas uniquement les petits monstres. Ces « non-fans » peuvent être soient neutres, soit défavorables à l’artiste. On voit par exemple émerger des querelles, des guerres sur Twitter entre les fans de différentes stars de la pop.

Ce dimanche, nous célébrerons l’anniversaire des 50 ans de la mort de Marilyn Monroe. Or il semble peu probable que les mésaventures de Kristen Stewart ou de Madonna aient pu arriver à Marilyn. La définition d’une « star » aaurait-elle évolué ? S'est-elle dépréciée ?
En réalité, il y a aujourd’hui autant de stars que par le passé. Internet et les autres médias ne font que donner l’illusion que tout le monde peut être célèbre. Mais généralement, cette célébrité ne dure pas. Par définition, une star est une personne qui possède des talents particuliers et des savoir-faire qui sortent de l’ordinaire, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.

Si l’on doit concéder une évolution, ce serait qu’il est plus difficile désormais de se hisser au rang de star. La barre est placée très haute aujourd’hui, et il est plus ardu de d’impressionner, du moins à long terme. Nous ne faisons qu’entretenir l’illusion que la célébrité est accessible à tout le monde. Mais, par définition, cela n’est pas le cas.

Propos recueillis par Ania Nussbaum.


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